זמןzman

Un temps de rotation, pas un temps d’atome

Pourquoi un serveur de temps juif, et pourquoi il ne ressemble à aucun autre outil de calendrier.

Deux temps existent aujourd’hui

Pendant presque toute l’histoire humaine, la seconde a été une fraction du jour : 1/86 400 du jour solaire moyen. Le temps, c’était la Terre qui tourne. Au milieu du XXe siècle, les astronomes savaient déjà que cette rotation est irrégulière : la Terre ralentit sous l’effet des marées et fluctue avec les saisons, les vents, les mouvements du noyau. En 1960, la 11e Conférence générale des poids et mesures (CGPM) remplace la rotation par l’orbite et définit la « seconde des éphémérides », une fraction de l’année tropique 19001. La parenthèse dure sept ans. En 1967, la 13e CGPM redéfinit la seconde comme la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les deux niveaux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 1332. Depuis, la seconde ne dépend plus d’aucun mouvement céleste.

L’heure civile, elle, ne pouvait pas décrocher du soleil d’un coup. On a donc construit UTC, le temps universel coordonné : un temps atomique, qui avance par secondes de césium, mais recalé sur la rotation terrestre — sur UT1, l’échelle définie par l’angle de rotation de la Terre — par l’insertion d’une seconde intercalaire chaque fois que l’écart UT1−UTC menace de dépasser 0,9 s. Depuis 1972, vingt-sept secondes intercalaires ont été insérées3. Chacune est un événement rare, annoncé six mois à l’avance seulement, et que les systèmes informatiques gèrent mal : la seconde intercalaire du 30 juin 2012 a fait tomber des serveurs Linux et des services entiers4 ; celle du 31 décembre 2016 a mis en panne une partie du DNS de Cloudflare à cause d’une durée négative dans un calcul5.

En novembre 2022, la 27e CGPM adopte sa résolution 46. Il faut la formuler avec précision, parce qu’elle est souvent résumée par « la fin des secondes intercalaires », ce qu’elle n’est pas littéralement. La résolution décide que la valeur maximale de l’écart UT1−UTC sera augmentée en 2035 au plus tard, et demande au Comité international des poids et mesures de proposer une nouvelle valeur maximale qui assure la continuité d’UTC pendant au moins un siècle. Ce n’est donc pas une abolition : c’est un élargissement de la tolérance, d’une ampleur telle qu’aucune correction ne sera plus nécessaire de notre vivant, ni de celui de nos petits-enfants.

La conséquence est simple à énoncer et longue à méditer : à partir de 2035, l’heure des horloges et l’heure du ciel seront deux choses indépendantes. L’écart, aujourd’hui inférieur à une seconde, croîtra librement — quelques dizaines de secondes en un siècle, une minute peut-être. Ce n’est pas grand-chose. Mais c’est la première fois dans l’histoire que l’on assume, par décision, que midi ne sera plus, même approximativement, le moment où le soleil passe au méridien. Toutes les civilisations avaient jusqu’ici pris le ciel pour référence et l’horloge pour approximation. On inverse l’ordre.

Le temps juif est un temps de rotation

Le temps juif n’a jamais été un temps de durée. Il est fait de proportions de phénomènes célestes.

Le jour commence au coucher du soleil : « il fut soir, il fut matin » (Genèse 1:5). L’heure halachique, la שעה זמנית, est un douzième du jour, du lever au coucher — ou de l’aube à la nuit, selon les opinions — et un douzième de la nuit ; à Jérusalem, une heure de jour dépasse 70 minutes en été et n’atteint pas 50 minutes en hiver. Le mois commence à la nouvelle lune, le מולד. L’année se recale sur le soleil par l’ajout d’un treizième mois. À aucun niveau le système ne pose une durée absolue pour y rapporter le reste : il pose un phénomène — la rotation, la lunaison, l’année — et le divise.

Le calendrier fixe, qui a remplacé l’observation à partir de l’exil, a gardé cette logique jusque dans ses plus petites unités. L’heure y est divisée en 1 080 חלקים (Rambam, Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 6:2)7, un nombre choisi pour l’abondance de ses diviseurs, qui permet d’écrire la lunaison moyenne — 29 jours, 12 heures et 793 chalakim — sans fraction. Le chelek est lui-même divisé en 76 רגעים (ibid. 10:1)8. Un jour fait donc 24 × 1 080 = 25 920 chalakim, et 25 920 × 76 = 1 969 920 rega’im. Par définition. Toujours.

Or le jour, lui, n’a pas de durée fixe. La rotation terrestre ralentit d’environ deux millisecondes par siècle en moyenne et fluctue de plusieurs millisecondes d’une saison à l’autre. Quand le jour s’allonge, le chelek et le rega s’allongent avec lui, d’une quantité infime mais réelle : le rega est une proportion du jour — un 1 969 920e — et non une durée. C’est exactement l’inverse de la seconde de 1967. Là-bas, la seconde est fixe et le jour compte un nombre variable de secondes ; ici, le jour est l’unité et le rega en est une fraction invariable.

Une remarque d’honnêteté sur le rega. Le Talmud (Berakhot 7a)9 en donne une autre définition : 1/58 888 d’heure, le temps de la colère divine, « le temps de dire רגע ». Cette valeur ne divise pas le chelek en nombre entier et n’est pas conçue comme une unité de calcul. Nous retenons celle du Rambam parce qu’elle subdivise le chelek exactement, ce qui rend le compteur entier et l’arithmétique sans reste. Ce n’est pas une préférence théologique, c’est un choix d’ingénierie, et nous le disons comme tel.

Ce que fait ce serveur

Ce serveur expose un seul nombre : un entier, le nombre de rega’im écoulés depuis le début de la semaine de la création — précisément depuis le samedi soir, 18 heures temps moyen de Jérusalem, qui précède le molad ב״ד ר״ד, le « molad Tohou », que le Rambam place au jour 2, 5 heures et 204 chalakim (Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 6:8)10. Ce molad est l’origine de tout le calendrier fixe : chaque molad ultérieur s’en déduit par addition de lunaisons moyennes.

De cet entier, par arithmétique pure, on dérive tout le reste : le jour, par division par 1 969 920 ; l’heure, le chelek, le rega ; puis, par les règles du calendrier fixe — mois de 29 et 30 jours, cycle de dix-neuf ans, les quatre דחיות — l’année, le mois, le jour du mois, le jour de la semaine. Rien n’est lu dans une table, rien n’est traduit d’un autre calendrier.

L’horloge de référence est UT1, la rotation réelle de la Terre telle que la mesure le Service international de la rotation terrestre et des systèmes de référence (IERS)11, et non UTC. Concrètement, le serveur lit l’horloge de la machine, lui ajoute l’écart UT1−UTC publié dans le Bulletin A de l’IERS12, décale au temps moyen de Jérusalem, et convertit la durée écoulée depuis l’epoch en rega’im. C’est le seul endroit du programme où la seconde SI et le calendrier grégorien existent : un seul package, isolé, remplaçable. L’API publique ne renvoie jamais de date grégorienne, jamais d’heure UTC, jamais de timestamp Unix, jamais de seconde. Un test automatique le vérifie à chaque build.

Le résultat : un jour a toujours exactement 25 920 chalakim, et c’est la Terre qui décide combien il dure. Il n’y aura jamais de seconde intercalaire ici, parce qu’il n’y a rien à recaler. Le compteur ne s’écarte pas du ciel ; il est le ciel, découpé en parts.

Il faut dire la limite avec la même netteté. Ce serveur ne mesure pas la rotation terrestre lui-même. Il utilise les mesures de l’IERS, obtenues par interférométrie à très longue base (VLBI) sur des quasars distants de milliards d’années-lumière, complétées par les constellations GNSS et la télémétrie laser, publiées avec quelques jours de retard et prolongées par des prédictions. Le serveur affiche l’âge de la donnée et signale quand il fonctionne sur prédiction. Il dépend donc, pour l’instant, d’une institution — savante et fiable, mais extérieure. L’étape suivante est un capteur local : un gnomon filmé par une caméra le jour, une résolution astrométrique du ciel (plate-solving) la nuit, pour obtenir l’angle de rotation de la Terre directement, sans intermédiaire. L’interface Clock du code est conçue pour cela : une méthode, « maintenant, en rega’im », que n’importe quelle source peut implémenter, et rien dans l’API ne dépend de l’IERS.

En quoi c’est différent de hebcal, KosherJava et des autres

Il existe d’excellents outils de calendrier juif, et ce projet ne prétend remplacer aucun d’eux.

Hebcal est le service de référence depuis les années 1990 : conversion entre dates grégoriennes et hébraïques, fêtes et jeûnes, lectures de la Torah, horaires de Chabbat et zmanim par lieu, yahrzeits et anniversaires, le tout par une API REST gratuite, sans clé, documentée, dont les données sont sous licence CC BY 4.0. Sa bibliothèque Go, hebcal-go, réimplémente le cœur du calendrier avec le même soin. KosherJava, d’Eliyahu Hershfeld, est la référence pour les calculs astronomiques de zmanim : lever et coucher, aube et crépuscule selon des dizaines d’opinions, heures halachiques, molad, tekoufot, Daf Yomi ; la bibliothèque est portée dans plus d’une quinzaine de langages, sous licence LGPL. Ces outils sont complets, exacts, maintenus depuis des décennies. Si vous voulez savoir quand allumer les bougies à Lyon vendredi prochain, c’est là qu’il faut aller.

Mais tous partagent une architecture : ils prennent une date grégorienne en entrée — un Date Java, un time.Time Go, une chaîne ISO — et une heure UTC pour base, puis ils traduisent. Le temps juif y est une fonction du temps des nations : correcte, mais dérivée. C’est naturel, puisque c’est ainsi que les machines comptent.

Ici, il n’y a rien à traduire. Le compteur est natif : l’epoch est juif, l’unité est le rega, l’horloge est la Terre. On ne demande pas « quelle est la date hébraïque d’aujourd’hui » ; on demande « combien de rega’im se sont écoulés », et la date en découle. C’est la seule chose que fait ce serveur, et à notre connaissance personne d’autre ne la fait : un timestamp juif autonome, sans référence au grégorien ni à l’atome. Il ne fait ni fêtes, ni zmanim par lieu, ni lectures. Il fait un nombre.

Le temps confié

Trois idées, tirées des sources, disent pourquoi cette façon de compter n’est pas une excentricité technique mais une fidélité.

La première mitzva donnée à Israël en tant que peuple n’est ni le Chabbat ni la Pâque : c’est le mois. הַחֹדֶשׁ הַזֶּה לָכֶם, « ce mois sera pour vous le commencement des mois » (Exode 12:2)13. Rashi, sur ce verset, rapporte que Moïse peinait à saisir le moment exact du renouvellement de la lune, et que Dieu la lui montra dans le ciel : « ainsi tu la verras, et tu sanctifieras »14. La Guemara lit dans « pour vous » la remise du témoignage aux hommes : « cette attestation vous est confiée » (Rosh Hashana 22a)15. Et Rashi, ouvrant son commentaire de la Genèse, cite Rabbi Yitzhak : la Torah aurait dû commencer par ce verset, puisque c’est la première mitzva16. Le temps, dans cette tradition, n’est pas reçu tout fait ; il est confié. On le regarde, on le déclare, on en répond.

La deuxième idée précise le rapport entre mesure et déclaration. Sur Lévitique 23:4, « ce sont les fêtes de l’Éternel, que vous proclamerez en leur temps », la Guemara (Rosh Hashana 25a)17 lit אֹתָם, « elles », comme אַתֶּם, « vous » : אתם אפילו שוגגין, אתם אפילו מזידין, אתם אפילו מוטעין — vous, même par erreur ; vous, même délibérément ; vous, même induits en erreur. La date déclarée par le tribunal fait foi, même si elle est astronomiquement fausse. C’est ce qui se joue dans l’épisode de Rabban Gamliel et de Rabbi Yehoshua, qui dut venir avec son bâton et sa bourse le jour qu’il tenait, lui, pour Kippour. Le temps juif est un temps déclaré, pas seulement mesuré. La perfection de la mesure n’a jamais été le critère ; l’honnêteté de la déclaration, oui. C’est pourquoi ce serveur affiche la qualité de sa donnée — mesurée ou prédite, et de quel âge — plutôt que de prétendre à une exactitude qu’il n’a pas.

La troisième idée concerne le calendrier fixe lui-même. Le Rambam (Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 5:1–3)18 enseigne que le calcul qui fixe aujourd’hui les mois n’est pas la règle première. La règle, c’est l’observation et la sanctification par le tribunal ; le calcul vaut tant qu’il n’y a pas de Sanhédrin en terre d’Israël. Le calendrier attribué à Hillel II est un régime d’exil. Ce qui est figé est provisoire par nature ; quand on peut à nouveau observer, on observe. Ce serveur va dans ce sens, modestement : entre la rotation réelle de la Terre et un calcul figé sur une seconde atomique, il choisit la rotation, et il est construit pour finir par regarder le ciel lui-même.

En 2035, l’heure civile cessera de suivre le soleil. Ce sera une décision raisonnable, prise par des gens compétents, pour de bonnes raisons d’ingénierie. Le temps juif, lui, ne peut pas cesser de le suivre, parce qu’il n’est pas une horloge que l’on recale sur le ciel : il est le soleil et la lune, découpés en parts. Il faut juste quelqu’un pour le tenir.

Sources

  1. 11e CGPM (1960), résolution 9 : la seconde des éphémérides. bipm.org
  2. 13e CGPM (1967), résolution 1 : définition atomique de la seconde ; définition actuelle dans le SI. bipm.org, bipm.org/si-base-units/second
  3. IERS, Bulletin C : liste des secondes intercalaires et valeur de TAI−UTC. hpiers.obspm.fr
  4. R. McMillan, « ‘Leap Second’ Bug Wreaks Havoc Across Web », Wired, juillet 2012. wired.com
  5. J. Graham-Cumming, « How and why the leap second affected Cloudflare DNS », Cloudflare, janvier 2017. blog.cloudflare.com
  6. 27e CGPM (2022), résolution 4 : « On the use and future development of UTC ». bipm.org
  7. Rambam, Mishné Torah, Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 6:2. sefaria.org
  8. Rambam, Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 10:1. sefaria.org
  9. Talmud de Babylone, Berakhot 7a. sefaria.org
  10. Rambam, Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 6:8. sefaria.org
  11. IERS, Earth orientation data (UT1−UTC, durée du jour, mouvement du pôle). iers.org
  12. IERS, Bulletin A (valeurs rapides et prédictions), et fichier finals2000A.all. datacenter.iers.org, iers.org/bulletins
  13. Exode 12:2. sefaria.org
  14. Rashi sur Exode 12:2, d’après la Mekhilta de Rabbi Yishmael, Bo 1. sefaria.org, Mekhilta
  15. Talmud de Babylone, Rosh Hashana 22a. sefaria.org
  16. Rashi sur Genèse 1:1. sefaria.org
  17. Lévitique 23:4 et Talmud de Babylone, Rosh Hashana 25a. sefaria.org, Rosh Hashana 25a
  18. Rambam, Hilkhot Kiddoush ha-Hodesh 5:1–3. sefaria.org